Evènements

Cette rubrique se propose de vous faire découvrir une sélection d'évènements qui ont marqué l'histoire de notre département de 1940 à 1945.

Eté 1945 : Les prisonniers de guerre allemands au travail dans l’Yonne

L’économie manque de bras, les prisonniers allemands vont lui en fournir.

Après la Libération, un certain nombre d’Allemands faits prisonniers en août 1944 sont détenus dans le département, en particulier à Auxerre, à la caserne Vauban ou au camp des Champoulains. Une partie de ces prisonniers a été mise dès l’automne 1944 à la disposition des agriculteurs et exploitants forestiers de l’Yonne. Dans l’hiver 1944-1945 des maires demandent que des prisonniers soient fournis aux communes pour procéder à des travaux agricoles urgents, comme l’arrachage des pommes de terre, ou aux coupes de bois, ou encore à des travaux de déblaiement suite aux bombardements de l’été 1944, comme à Coulanges-sur-Yonne.

Les demandes se multiplient au printemps 1945 car l’économie icaunaise manque très sérieusement de bras. Le préfet  Paul Gibaud signale en mai qu’il n’a pu encore obtenir que 750 prisonniers de guerre pour les travaux agricoles, ce qui est très insuffisant. Les choses évoluent rapidement à partir du 8 mai 1945. Le préfet annonce en juillet que 1 500 prisonniers de guerre ont été affectés au département de l’Yonne mais ajoute que ce nombre devrait être doublé pour que les besoins de l’économie icaunaise soient couverts. Avec l’arrivée de nouveaux prisonniers allemands en provenance d’Allemagne dans l’été 1945, et aussi le retour rapide des prisonniers français, des déportés et des travailleurs du Service du travail obligatoire en mai-juin 1945, la situation de la main-d’œuvre s’améliore sensiblement. D’après les indications fournies par les documents d’archives, il y aurait en octobre 1945 environ 2 500 prisonniers de guerre allemands affectés à l’agriculture de l’Yonne et 250 environ à l’exploitation des forêts.

Des prisonniers employés essentiellement dans l’agriculture.

Prisonniers de guerre au travail dans l’agriculture. Capture d’écran du film documentaire de Philippe Tourancheau et Fabien Théofilakis, réalisé par Philippe Tourangeau, « Quand les Allemands reconstruisaient la France », https://www.ancien-fafapourleurope-fr.fafa-idf.fr/memoire/prisonniers-de-guerre-allemands-en-france/

Des instructions sont envoyées aux maires pour organiser et réglementer l’utilisation de cette main d’œuvre. Il leur est recommandé de les regrouper autant que possible en « commandos » d’au moins une vingtaine d’hommes. Ces prisonniers sont mis dans la journée à la disposition des cultivateurs qui en ont besoin mais doivent revenir le soir au local qui leur est affecté, au chef-lieu de la commune en général, et y passer la nuit sous la surveillance de gardiens ( à raison d’un garde armé pour dix prisonniers). Ils sont astreints à deux appels, le matin et le soir. Les cultivateurs qui les emploient doivent les nourrir le midi et leur verser un salaire de 10 F par jour de travail (5 F remis au prisonnier et 5 F versés à une Caisse destinée à leur fournir un petit pécule lors de leur libération). Les cultivateurs doivent aussi payer à l’Etat une indemnité compensatrice qui en principe représente la différence entre les frais d’entretien d’un prisonnier de guerre et le salaire d’un ouvrier agricole, beaucoup plus élevé.

Prisonniers de guerre allemands. Capture d’écran du film documentaire de Philippe Tourancheau et Fabien Théofilakis, réalisé par Philippe Tourangeau, « Quand les Allemands reconstruisaient la France », https://www.ancien-fafapourleurope-fr.fafa-idf.fr/memoire/prisonniers-de-guerre-allemands-en-france/

Comme dans de nombreuses communes (surtout celles où les fermes sont très dispersées) le système du « commando » n’est pas adapté aux besoins des agriculteurs, on autorise ceux-ci à « prendre » un ou quelques prisonniers par exploitation, à condition d’en assurer entièrement à leurs frais la nourriture, le logement, l’entretien et d’en assumer une surveillance effective. 

Lorsque arrive l’automne 1945, l’agriculture ayant besoin de moins de bras, les communes vont récupérer une partie de ces prisonniers allemands pour les utiliser à des travaux d’utilité publique : entretien des chemins communaux, curage des fossés, des mares et des rivières, entretien des bâtiments communaux, coupes de bois pour l’école et la mairie, etc.On va aussi utiliser des prisonniers de guerre, mais en nombre beaucoup moins important (car les syndicats s’émeuvent des risques de chômage que cela pourrait entraîner pour les ouvriers) dans des carrières de pierre, des entreprises fabriquant de la chaux ou du ciment, pour des travaux de déblaiement, de construction de routes, etc. 

Des prisonniers allemands dans l’Yonne jusqu’en 1949.

Illustration extraite d’une brochure éditée par le ministère du travail, destinée aux municipalités et intitulée « Faites travailler les prisonniers ennemis »,1945. Archives départementales de la Nièvre / Wikimédia / CC BY-SA 4.0.

Les agriculteurs semblent dans l’ensemble tellement satisfaits de ce système que les maires d’une quarantaine de communes transmettent au préfet, dans l’hiver 1945-1946 des pétitions réclamant le maintien des prisonniers de guerre allemands, car des bruits ont couru que le gouvernement avait l’intention de les libérer rapidement et d’inciter les agriculteurs à employer à la place des ouvriers agricoles étrangers (Yougoslaves, Belges) ou venant des colonies. Même si le rendement d’un prisonnier est souvent jugé inférieur à celui d’un ouvrier salarié, la différence de coût pour l’employeur est avantageuse, malgré l’indemnité compensatrice, qui était au début assez faible.

On comprend alors que lorsque le gouvernement annonce au début de l’année 1946 une très forte augmentation de l’indemnité compensatrice, de nombreux cultivateurs aient violemment protesté, menaçant de ramener les prisonniers employés au camp dont ceux-ci dépendaient.

Les archives permettent de repérer la présence de prisonniers de guerre allemands dans l’Yonne jusqu’au début de l’année 1949, sans indications précises sur leur nombre. Il est très probable que ce nombre a diminué progressivement à partir de 1946-1947 et que les derniers prisonniers ont été retirés au cours de l’année 1949.

Des employeurs qui fraternisent, d’anciens prisonniers et déportés qui s’indignent.

Le système assez souple mis en place en 1945 semble convenir à beaucoup de cultivateurs qui se déclarent généralement satisfaits du travail fourni par ces prisonniers. Ceci ne va pas cependant sans soulever quelques difficultés et susciter des remous dans la population.

D’abord certains ouvriers agricoles français se plaignent que les agriculteurs et les exploitants forestiers préfèrent cette main d’œuvre bon marché, et ils craignent d’être menacés par le chômage. En fait la pénurie de main d’œuvre est telle à cette époque que ces craintes semblent largement vaines, et les autorités ont toujours affirmé que l’emploi des prisonniers ne pouvait en aucun cas se faire au détriment de la main d’œuvre française normale.

Mais des plaintes se font surtout entendre, dans la presse ou dans des lettres adressées au préfet, de la part de citoyens français, en particulier d’anciens déportés ou prisonniers rapatriés. Ceux-ci s’indignent de voir que souvent les prisonniers allemands sont trop bien traités par leurs employeurs  (en particulier que des cultivateurs acceptent les prisonniers à leur table) et surtout que les prisonniers jouissent d’une grande liberté. Il est signalé que dans de nombreuses communes les prisonniers de guerre allemands se déplacent librement le dimanche, en habits civils, se réunissent, vont au café ou au bal et ont « festoyé » pendant les fêtes de fin d’année 1945. Les anciens déportés et prisonniers français, revenus depuis peu d’Allemagne déplorent amèrement cette situation, en la comparant aux dures conditions auxquelles ils ont été soumis dans les Stalags et encore plus dans les camps de concentration.

Les autorités s’inquiètent par ailleurs de cette surveillance insuffisante, craignant que de prisonniers n’en profitent pour s’évader et même effectuer des actes de sabotage. Si ces dernières craintes semblent très excessives, il est exact qu’un certain nombre de prisonniers ont tenté de s’évader, en général à deux ou trois, mais se sont fait reprendre la plupart du temps assez rapidement.

Le préfet va donc dès l’hiver 1944 rappeler que s’il est normal que les prisonniers soient traités humainement, sans esprit de vengeance, les employeurs ne doivent cependant pas se montrer trop familiers avec eux, que les prisonniers n’ont pas le droit de circuler librement et qu’ils doivent porter sur tous leurs vêtements les lettres PG peintes en blanc de façon très apparente. Ils n’ont pas non plus le droit de fréquenter les cafés et les salles de spectacle, ni de circuler en vélo, ni de manger à la table de leurs employeurs, ni même de boire du vin. Enfin le préfet rappelle que les employeurs sont responsables de la surveillance de leurs prisonniers et qu’en cas de non-respect de ces règles, les prisonniers leur seront retirés. Les employeurs pourront même être astreints à payer les frais de recherche et la prime de capture de leurs prisonniers en cas d’évasion.

Ces appels, réitérés en 1945, 1946 et 1947 montrent que ces recommandations n’ont bien souvent pas été suivies et des lettres continuent à dénoncer telle ou telle ferme où les prisonniers sont traités « comme des membres de la famille ».Inversement les prisonniers de guerre employés dans les chantiers forestiers privés semblent avoir souvent été soumis à une exploitation très dure. C’est ainsi que l’administration des prisonniers de guerre est amenée à retirer les groupes de prisonniers attribués à plusieurs exploitants forestiers après avoir constaté que ces prisonniers y étaient logés dans des locaux exigus, sans chauffage ni aération, dans des conditions d’hygiène déplorables et qu’ils étaient très peu et très mal nourris.

Au total l’utilisation des prisonniers de guerre allemands, même si elle a provoqué certains mécontentements, a eu des résultats nettement positifs pour l’économie icaunaise et a été plutôt bien acceptée par la population. Celle-ci n’a dans l’ensemble pas tenu responsables les Allemands détenus prisonniers en France des souffrances et des contraintes endurées pendant l’occupation allemande et les a traités avec une certaine bonhomie plus ou moins narquoise. 

Sources : Archives départementales de l’Yonne, 1 W 665.

 

Claude Delasselle.

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