Le système assez souple mis en place en 1945 semble convenir à beaucoup de cultivateurs qui se déclarent généralement satisfaits du travail fourni par ces prisonniers. Ceci ne va pas cependant sans soulever quelques difficultés et susciter des remous dans la population.
D’abord certains ouvriers agricoles français se plaignent que les agriculteurs et les exploitants forestiers préfèrent cette main d’œuvre bon marché, et ils craignent d’être menacés par le chômage. En fait la pénurie de main d’œuvre est telle à cette époque que ces craintes semblent largement vaines, et les autorités ont toujours affirmé que l’emploi des prisonniers ne pouvait en aucun cas se faire au détriment de la main d’œuvre française normale.
Mais des plaintes se font surtout entendre, dans la presse ou dans des lettres adressées au préfet, de la part de citoyens français, en particulier d’anciens déportés ou prisonniers rapatriés. Ceux-ci s’indignent de voir que souvent les prisonniers allemands sont trop bien traités par leurs employeurs (en particulier que des cultivateurs acceptent les prisonniers à leur table) et surtout que les prisonniers jouissent d’une grande liberté. Il est signalé que dans de nombreuses communes les prisonniers de guerre allemands se déplacent librement le dimanche, en habits civils, se réunissent, vont au café ou au bal et ont « festoyé » pendant les fêtes de fin d’année 1945. Les anciens déportés et prisonniers français, revenus depuis peu d’Allemagne déplorent amèrement cette situation, en la comparant aux dures conditions auxquelles ils ont été soumis dans les Stalags et encore plus dans les camps de concentration.
Les autorités s’inquiètent par ailleurs de cette surveillance insuffisante, craignant que de prisonniers n’en profitent pour s’évader et même effectuer des actes de sabotage. Si ces dernières craintes semblent très excessives, il est exact qu’un certain nombre de prisonniers ont tenté de s’évader, en général à deux ou trois, mais se sont fait reprendre la plupart du temps assez rapidement.
Le préfet va donc dès l’hiver 1944 rappeler que s’il est normal que les prisonniers soient traités humainement, sans esprit de vengeance, les employeurs ne doivent cependant pas se montrer trop familiers avec eux, que les prisonniers n’ont pas le droit de circuler librement et qu’ils doivent porter sur tous leurs vêtements les lettres PG peintes en blanc de façon très apparente. Ils n’ont pas non plus le droit de fréquenter les cafés et les salles de spectacle, ni de circuler en vélo, ni de manger à la table de leurs employeurs, ni même de boire du vin. Enfin le préfet rappelle que les employeurs sont responsables de la surveillance de leurs prisonniers et qu’en cas de non-respect de ces règles, les prisonniers leur seront retirés. Les employeurs pourront même être astreints à payer les frais de recherche et la prime de capture de leurs prisonniers en cas d’évasion.
Ces appels, réitérés en 1945, 1946 et 1947 montrent que ces recommandations n’ont bien souvent pas été suivies et des lettres continuent à dénoncer telle ou telle ferme où les prisonniers sont traités « comme des membres de la famille ».Inversement les prisonniers de guerre employés dans les chantiers forestiers privés semblent avoir souvent été soumis à une exploitation très dure. C’est ainsi que l’administration des prisonniers de guerre est amenée à retirer les groupes de prisonniers attribués à plusieurs exploitants forestiers après avoir constaté que ces prisonniers y étaient logés dans des locaux exigus, sans chauffage ni aération, dans des conditions d’hygiène déplorables et qu’ils étaient très peu et très mal nourris.
Au total l’utilisation des prisonniers de guerre allemands, même si elle a provoqué certains mécontentements, a eu des résultats nettement positifs pour l’économie icaunaise et a été plutôt bien acceptée par la population. Celle-ci n’a dans l’ensemble pas tenu responsables les Allemands détenus prisonniers en France des souffrances et des contraintes endurées pendant l’occupation allemande et les a traités avec une certaine bonhomie plus ou moins narquoise.
Sources : Archives départementales de l’Yonne, 1 W 665.
Claude Delasselle.